Je reçois un coup de téléphone de la part de la directrice CCAS Auvergne me demandant si je suis disponible pour des colos l'été suivant. Je donne une réponse positive et pose aussitôt mes dates, tout en réfléchissant bien au fait qu'on pourrait avoir une potentielle envie de vacances ensemble Damien et moi.
Je décide donc de prendre la première quinzaine de juillet et la première d'Août, ce qui nous laisserait 15 jours en amoureux si mon fiancé pouvait avoir si possible une semaine ou deux à partir de mi-août. Parfait.
Février 2009
Peut-être serait-il possible de tenter un poste à deux dans le relationnel sur Paris, et plus précisément dans une agence du crédit agricole dans une des banques de l'Essonne. Bien sûr, la personne nous offrant cette éventuelle possibilité étant un ami de mes (probablement un jour) « futurs beaux-parents », Damien serait pistonner pour y accéder plus facilement, ce qui n'est malheureusement pas mon cas.
On nous promet une réponse fin Avril, je croise donc les doigts pour ne pas recevoir les papiers concernant la confirmation de mes colos, dont le retour en arrière deviendrait alors impossible.
Avril 2009
Rien à signaler. Oh si en fait: on s'aime toujours aussi fort!
Mai 2009
Toujours rien au sujet de Paris, il serait probablement temps de laisser tomber cette idée.
Parallèlement à ça il s'avère qu'après longue réflexion et de nombreuses discussions concernant une envie (ou plutôt un rêve) d'emménager ensemble, Damien et moi décidons de voir si cette utopie déjà ancienne pourrait devenir réelle. Un loyer à deux, sachant que celui de Blois revenait à 300¤ par mois, il nous faudrait au maximum un appartement ne dépassant pas 500¤. Prendre en compte ma bourse au mérite et mon nouveau statut de « boursière-depuis-cette-année », cela ferait pour ma part un revenu total de 353¤ auxquels peut-être pourrions nous dès mes 20 ans rajouter la part des APL -soit 190¤-, ainsi que ceux de Damien, et là tout semble tout à coup vraiment jouable.
Faut-il prendre le risque d'en parler aux parents ou attendre encore un peu? Mais attendre quoi?
Ok. D'accord. C'est oui. Mais vous vous occupez de tout alors. Évidemment!
Et c'est au bout d'une semaine et demie que nous tombons sur la perle rare, le duplex que nous n'aurions jamais imaginé; un formidable 34m² avec mezzanine, spacieux, mignon, neuf, superbe et à 5minutes de la gare. Pour 405¤. Impensable.
Et le plus incroyable, c'est qu'il est pour nous! Hallelujah.
Les parents sont avec nous, la semaine suivante les papiers sont reçus, remplis, signés et renvoyés ainsi que le chèque de caution.
C'est à partir de cet instant que nous réalisons. Nous nous regardons et prenons conscience que notre rêve va devenir, dans seulement deux mois, une réalité.
Nous nous embrassons, et imaginons tous les jours suivants notre futur « chez-nous », notre décoration, nos meubles et la façon dont nous allons les disposer. Nous nous arrêtons devant chaque magasin de déco, tissus, ustensiles, et petits meubles, nous admirons toutes les lampes, luminaires, tables basses ainsi que tous les tapis, tableaux, cadres et chemins de table, afin de nous donner les meilleures idées possibles pour former notre premier petit cocon.
On ne s'en lasse pas, jamais; et ça revient chaque jour à un moment ou à un autre. On attend patiemment le mois d'août, le mois qui donnera à notre vie tout son sens, le mois qui nous fera rêver et saura nous rendre les plus heureux du monde.
On sait qu'on ne se verra pas pendant un mois et demi, que si nous avons suffisamment de chance nous pourrions peut-être se voir deux week-end au total pendant l'été. Moi dons mes colos, Lui à l'usine. Sans oublier mes vacances dans le Sud en famille. Ce sera long, mais lorsqu'on se retrouvera, il sera temps de laisser place à notre plaisir et enfin commencer à construire notre monde, celui dons lequel on vivra le temps de quelques années. Notre appartement. Oui, on sait qu'on se fera enfin plaisir, et que pour la première fois de notre vie nous pourrons décider ce dont à quoi elle ressemblera; décider de l'endroit où nous mettrons ce canapé, et la table, plutôt au milieu ou vers le mur? Si on faisait la salle de bain dans les tons exotiques? Et ce tapis, tu le verrais où? J'ai bien envie de mettre quelques bougies par ici, et la TV sur ce petit meuble sous l'escalier. Tu en penses quoi?
On sait aussi que le premier matin qui fera qu'on ne se réveille ni chez moi, ni chez Lui, ni à Blois dans un studio qui n'est pas à notre image, mais « chez nous », ce matin-là nous réaliserons la chance qu'on a, étudiants amoureux et rêveurs, de pouvoir vivre notre vie comme nous le décidons, comme si la vie n'était qu'un assemblage de volontés et de désirs réalisés. Pourquoi ne serait-ce pas si simple? Nous aurons bien le temps un jour ou l'autre de connaître les galères. Mais tant qu'on le peut, essayons de rester dans le rêve, la vie est tellement belle quand on en découvre ses bons côtés qu'il serait bien dommage de ne pas en profiter.
Et Août sait se faire attendre, il n'arrive pas assez vite à notre goût mais peut-être que c'est ça aussi qui en fait tout le plaisir. Alors en attendant on imagine seulement, et on rit parce qu'on s'y croit déjà, on nous prend pour des dingues, on voit les choses jusqu'au moindre petit détail, jusqu'à la forme de l'ouvre-boîte qu'il nous faudra, la couleur de la corbeille à fruits et la façon la plus intelligente pour faire nos courses. Les recettes de cuisine que l'on commence à tester, parfois on les aime alors on fait en sorte de s'en souvenir, on note quelque part et puis on en recommence, les idées de repas, la meilleure cuisson possible pour tel ou tel plat. On se plaît à s'imaginer nos premiers instants chez nous. Ça fait du bien aussi.
Malheureusement c'était trop beau pour être vrai, on aurait du s'en douter.
Les gens ne comprennent pas. Ils ne savent pas profiter du bonheur et oublier le superficiel. Pourtant, ils ont torts, la vie n'est pas qu'une histoire de fric, elle vaut bien plus que ça.
Le téléphone sonne. Damien entre et vient me voir: « Maman a appelé, il paraît que je suis pris à Paris, on a dû avoir un problème de courrier. Mais une chose est sûre, je ne veux plus y aller. »
« Ok, fais ce que tu veux. Tu y penses et tu fais comme tu le sens, peu importe ce que tu choisis, je ferai avec ne t'en fais pas. »
Damien me fixe et me répète qu'il ne veux pas y aller. Je ne vais pas cacher que je suis plutôt de cet avis aussi, mais je n'ai pas à choisir pour Lui.
« Pourquoi tu ne veux pas?
- Parce que maintenant c'est trop tard, on a pris un appart tous les deux rappelle-toi, et loin de moi est l'idée de ne pas en profiter un petit peu. Et puis quand pourrait-on l'aménager? C'est quelque chose que l'on doit faire ensemble, pas chacun notre tour.
- Je sais, ça. Et moi aussi ça me rendrait triste que tu ne sois plus là finalement. J'ai autant envie que toi qu'on fasse ça tous les deux. Et puis si tu bosses, ça veut dire que je vais devoir tout faire toute seule?
- Non mais de toute façon la question ne se pose pas puisque je n'irai pas!
- Comme tu le sens.
- J'appelle Maman, je suis censé lui donner ma réponse. »
Et là, ça a fait mal; très mal. De la salle de bain, j'ai entendu le ton monter, et même Damien crier contre sa mère, j'ai sursauté; ça ne lui ressemble pas.
« Écoute-moi! ECOUTE-MOI!!! PUTAIIIIIIIN!!!!!....
- Ca va pas?, lançais-je en passant la tête par l'entrebâillement de la porte.
- PFFFF non ça va pas, elle m'a raccroché au nez »
Il s'est effondré dans mes bras, en faisant redescendre la tension.
- Viens prendre une douche, ça ira mieux va, ne t'inquiète pas. »
Après plusieurs minutes, le téléphone retentit de nouveau.
- C'est Maman, elle rappelle.
Ses parents sont catégoriques, s'il n'accepte pas le poste de Paris, ils diront oui pour lui.
« Mais tu leur a expliqué pourquoi tu ne voulais pas?
- Ben en fait, j'ai essayé oui, mais je n'y arrive pas. Je ne sais pas comment leur dire que je ne veux plus. Non pas que je ne veuille pas de cet argent, je sais bien que l'argent est toujours bon à prendre, mais c'est pas le bon moment, c'est tout. Pour moi c'était réglé, je travaillais tout Juillet avec Papa, j'essayais de me refaire embaucher pour début août et l'affaire était close. Je pense tellement à cet appart, je veux en profiter un petit peu, quelques jours avant de reprendre. Et surtout je veux l'aménager avec Toi, il est hors de question que tu fasses ça toute seule ou que j'amène trois meubles les week-end. Je crois pourtant que je n'ai pas le choix, ils vont m'inscrire pour moi si je ne dis pas oui.
- Ok, alors explique-moi un truc. Pourquoi ils t'ont demandé une réponse s'ils l'ont décidée à ta place?
- Je me suis déjà dit ça, c'est complètement con, autant m'appeler ou attendre que je rentre et me dire « ça y est Damien, tu vas à Paris cet été on a appelé Dominique »
- C'est clair... Et si tu refuses? Ils pensent à moi qui ai posé mes colos exprès pour nous?
- Si je refuse? Je vais devoir y aller quand même Laura, ils vont dire oui ils vont dire oui, c'est tout!
- C'est dégueulasse! T'es majeur merde! Tu as le droit d'avoir tes choix! C'est pas la mort non plus, c'est ton boulot c'est ton argent, y'a pas que ça dans la vie!
- Non, le pire, c'est pas comme si je faisais rien en plus! Je bosse déjà un mois complet voire plus! C'est ce que j'ai fait les étés précédents et ils ne m'ont jamais demandé de rechercher autre chose! Sinon, je verrai sur Tours, au moins on sera ensemble. Je ne veux pas être coupé de Toi au moment où justement on était censé vivre notre rêve, pas au moment qu'on attend depuis qu'on sait qu'on va habiter ensemble, et je sais qu'ils diront qu'on se verra toute l'année, mais c'est différent. Là c'est Le moment, celui dont on se souviendra toute notre vie, et je n'ai pas envie qu'il soit gâché par un foutu job d'été qui ne laissera aucune trace.
- Tu sais que j'ai envie que tu restes n'est-ce pas? Tu sais aussi que cet aménagement perdra toute son importance si tu n'es pas là-bas... Mais je ne veux pas être la source des problèmes, alors si tu décides d'y aller quand même pour que tes parents soient contents, sache que je ne t'en voudrais pas. C'est à eux que j'en voudrais.
Bien qu'ils ne soient pas d'accord avec le fait que leur fils n'aille pas à Paris, on n'en connaît pas vraiment la raison. Selon Damien, ce serait paraît-il relatif à la voiture. L'assurance, les éventuelles réparations, la somme qu'il a fallu dépenser pour l'acheter, et l'essence aussi. Et puis le loyer de Juillet en double. Mais il était pourtant clair qu'il n'y en aurait qu'un seul à payer, pas deux. Va savoir.
« En fait cet argent, en réalité il serait pour toi ou pour tes parents? Parce que vu comme ça, ça a plutôt l'air d'être pour eux. Et si c'est le cas, si tu dois les aider un peu financièrement, alors vas-y, pour ce qu'ils font pour toi ce serait normal de faire quelques efforts.
- J'en sais rien, à la base l'argent que je gagne sert uniquement pour les loisirs, c'est pour cette raison que d'après moi ce n'est pas un drame, même si je suis conscient de la somme que ça représente. Mais à entendre Maman, elle ne parle que de la voiture...
Je vais te dire une chose: je suis vraiment super content qu'il m'en aient offert une, c'est pas le problème, c'est vachement sympa, mais c'est juste... je me sens piégé. En fait ouais, je me sens piégé. On en avait discuté un jour, tous les trois, et on avait convenu que ce n'était pas du tout rentable. Et la je rentre, on me dit qu'ils vont m'en acheter une. J'avoue que je ne comprends pas. Une bonne occasion paraît-il. Mais quand même, si j'avais su que je serai pris au piège avec ça, je veux dire, je n'en ai pas vraiment besoin, j'aurai pu me débrouiller sans, alors si je dois me sentir coupable ou la financer en étant obligé d'aller à ce foutu boulot, non merci. Disons que j'aurai aimé savoir de quoi il en retournait. »
Encore une fois, le téléphone sonne.
Sèche tes larmes Damien, ou je vais pleurer aussi. C'est injuste, elle n'a pas le droit de te traiter de minable, tu le serais si justement tu étais allé à ce boulot. Si tu penses que tu fais le bon choix, alors fonce et tanpis s'ils ne savent pas t'écouter. Tu as un grand c½ur et c'est ça qui compte.
Ne culpabilise pas, c'est moi qui vais le faire sinon! Je m'en veux Damien, promets-moi encore une fois que ce n'est pas à cause de moi que tout ça arrive. Je te le répète, j'ai une opinion certes, mais je ne veux pas avoir le moindre contrôle sur toi, c'est compris?
« Je dois appeler Dominique pour lui dire ce que je fais.
- Alors?
-Je te l'ai déjà dit, je n'irai pas!!!
- T'énerve pas...
- Cette fois c'est trop tard je pense, mes parents ont décidé de couper les ponts si je refusais...
- Ils ne vont pas faire ça. Pas pour une histoire aussi nulle que celle-là. C'est pas comme si tu refusais un contrat en CDI Damien, tu refuses seulement un job d'été, et c'est pour la bonne cause. Moi aussi je ne fais qu'un mois, et je ne connais personne qui enchaîne sans pause une année de cours et la totalité des vacances d'été dans un job. Sauf peut-être ceux qui sont dans la merde ou qui se fiancent eux-mêmes leurs études... Tu dois prendre du temps pour toi aussi, tu as droit à des vacances, et ce ne seront pas n'importe lesquelles.
- J'ai bien peur que si. J'appelle Dominique. Enfin j'envoie un mail parce que je n'ai que son numéro de travail. »
Voila, c'est fait. Laura, ne pleure pas. Tu n'y es pour rien. Je te jure que tu n'y es pour rien.
Maman n'avait pas besoin de ça, je sais, papa marche en plein dedans aussi, il n'a rien compris de toutes façons. Je ne vais pas me rendre coupable de ce qui pourra arriver; au pire, ça ne fera qu'accélérer les choses.
A partir de ce soir, j'ai mes parents à dos. Et pas qu'à moitié. Ma pauvre Léa, ne fais rien de travers pour l'instant sinon, t'es vraiment mal.
Le téléphone ne sonnera plus je pense. Mis à part Dominique qui m'a fait la leçon, mais n'y aurait-il pas de mes parents là-dessous?
Peut-on oublier ça et profiter un peu de cette soirée? Enfin, de ce qu'il en reste...
Les gens sont dans leur bulle, ils ont leur routine, leur travail, leur salaire, c'est ça qui les rassure. Mais lorsqu'ils regardent derrière eux et se rendent compte que leur vie n'est pas celle qu'ils auraient souhaité, qu'ils auraient voulu faire un millier de choses qui n'ont jamais vu le jour ou qui regrettent de ne pas avoir accompli leurs envies, ils sombrent et se morfondent. Je ne veux pas regretter quoique ce soit de ma vie, ni ce que j'ai fait, ni ce que j'ai refusé de faire. Je veux juste avoir le sentiment d'avoir pris les bonnes décisions au bon moment, peu importe l'opinion des autres. Chacun de nous n'a qu'une seule vie mais a l'occasion d'en écrire sa propre histoire, l'important est qu'elle vienne du c½ur et pas des autres.
Enfin, l'argent ne fait pas le bonheur, loin de là cette idée; mais si en plus il nous l'enlève, alors il faut vraiment laisser tomber.
La vie vaut bien plus que ça, bien plus qu'une modeste somme qui s'accumulera sur un compte jusqu'à la fin de nos jours, car personne -du moins pas nous- ne vide ses caisses jusqu'au dernier sou. Ce qu'il en reste revient à l'héritage, ainsi de suite, et ce depuis des siècles et probablement pour toujours. Profiter et se contenter de peu, ne pas s'enrichir inutilement en laissant chaque fois derrière nous des morceaux de notre force, ne pas travailler seulement pour avoir de l'argent, mais pour en faire le meilleur usage possible afin que notre vie ressemble au mieux à nos désirs. Finalement, à quoi bon? Est-il raisonnable de passer à côté de véritables moments de vie? Vaut-il mieux enrichir ses tiroirs ou sa mémoire? A méditer...
Damien, je peux t'assurer que tu as fait le meilleur choix possible; aie conscience que si tu n'auras pas l'argent nécessaire pour offrir un beau cadeau à tes enfants, tu auras en revanche de quoi leur faire partager de belles histoire de ta vie, desquels ils ressortiront bien plus riches que tu ne l'aurais pensé. Et en prime, tu partiras avec des souvenirs plein la tête...
